mercredi, mars 08, 2006

"Ceci est mon corps, livré pour vous"

"Les pluies ne durent jamais en Ecosse" C. Godart
Les pluies ne durent jamais en Ecosse, les douleurs fanent, les amants passent, le besoin reste.

Carl Ferenzi est un jeune auteur d’à peine trente ans. Il déplace sa vie dans les aéroports. En partance, souvent, tenté d’oublier que toujours « le retour sera inévitable ». Il attend son vol pour Nice et c’est la rencontre. Avec un homme, un inconnu, elliptique, curieux. Un homme qui suscitera chez lui l’envie de coucher sur papier son « lui », sa mémoire, ses fantasmes, son intérieur, dans un voyage écrit fait de maux, de plaisirs, pour se trouver ou déjà simplement se chercher… « Avec vous et par votre grâce, je chasse tous les démons de mon enfance. Avec vous, je me sépare des ombres et des monstres du placard. Avec vous, je me jette à l’eau .(…) Je me suis jeté à l’écriture, comme on s’en remet à la prière, récitant des maux qui n’étaient pas toujours les miens, sans jamais tricher. »

Dans cette longue lettre à l’anonyme, il y a l’intention libérée, le pèlerinage dans sa part d’ombre, en lui, en tout le monde, l’analyse de ces fantasmes sans lesquels on ne vit pas. Et le narrateur s’y livre sans pudeur, à ces fantasmes, il s’explore, avec le lecteur comme récepteur de son journal de bord. C’est aussi l’histoire d’un amour fou (fou, l’amour ne l’est-il pas toujours un peu ?), celui pour l’inconnu, celui pour Mathieu, l’Amant.

Et c’est beau.

C’est un roman soigné, d’un côté, désordonné de l’autre, comme le sont les pensées, les désirs, la vie. Il y a l’amour des mots, dont l’auteur joue, un peu, beaucoup, à la folie. Il en fait ce qu’il veut, pour aller au plus près de ce qui doit être dit, sans doute. Il les taquine, attente à leur pudeur, les entreprend, bouleverse l’ordre, advienne que pourra, qui lira verra.

« C’est qu’au dernier souffle de ma vie, je veux qu’une orgie soit organisée. Et que j’en sois l’instigateur. Le grand masturbateur. Le centre du monde. Que mes camarades n’aient pas plus de vingt-cinq ans. Je veux mourir entouré de jeunes amants, dans une chambre d’hôtel. Ma mise en bière se fera au champagne. Et ils continueront de faire l’amour, lorsque j’aurai quitté la pièce. Ils feront cela, en mémoire de moi. »

« Les pluies… » est suivi d’une nouvelle « Laissez un message après le strip », ayant les mêmes gènes, à quelques petites différences près, petites faiblesses : celles du péché du « trop bien faire ». L’auteur y manipule tant les mots, de néologismes en détournements, que leur beauté parfois s’annule, parce qu’on en a plein les yeux, oui, mais trop…

J’ai aimé lire ce livre, dont l’écriture s’enchaîne, s’écoule, freins lâchés, nous bouscule mais avec un brin de tendresse, quelques part entre les lignes.

Un roman sans garde-fou, premier et libre.

1 commentaire:

Cedric a dit…

De tous les articles
De toutes les interviews
je n'ai rien lu, entendu
qui aille avec autant de tact
d'aussi jolis mots
au fond de ma mémoire..