jeudi, août 24, 2006

Le Petit Parisien


On l’appelait Pépino, c’était un petit Parisien. Il adorait la mousse de savon et mangeait des figues au petit déjeuner, et des raisins dont il crachait les pépins à plus de deux mètres cinquante. C’est pour ça qu’on l’avait appelé Pépino. Il souriait souvent pour rien, et à force, une dent lui était tombée de la mâchoire du bas. C’est ce qui se racontait. Et aussi qu’il avait un grand frère attardé caché dans un placard. Mais on n’a jamais pu savoir si c’était la vérité.
Pépino a disparu un matin. Il allait tous les jours chercher le pain trois rues plus loin, en courant, parce qu’il prétendait souvent être suivi par un vendeur de serpents qui voulait le donner en nourriture à son Baba Conductor. Enfin, quelque chose comme ça. Une grosse bestiole exotique dont jamais personne n’avait entendu parler. Alors Pépino faisait le fier parce qu’il savait quelque chose de plus que nous. Et il nous reprenait souvent parce qu’on n’était pas foutus de prononcer le nom correctement.
Evidemment, le jour où il a disparu, on s’est regroupés, on a formé des équipes pour partir à la recherche du vendeur de serpents… Jusque là, on n’avait jamais cru à son histoire, mais on était bien obligés de se rendre à l’évidence, Pépino devait être sur le point de se faire assaisonner.
D’abord, on a voulu en parler aux parents, mais nous savions qu’ils ne nous auraient jamais crus puisque nous, nous n’avions jamais cru Pépino.
Par groupes de deux, nous avons écumé les rues de Paris, enfin, sans jamais dépasser le secteur autorisé du quartier, bien sûr. Il ne devait pas être loin, ce vendeur, après tout.
Mais après une journée de recherche, nous étions perdus. Pas de trace de Pépino. Seulement un indice auquel nous ne croyions pas beaucoup : Gilles prétendait avoir vu une mue de serpent géant dans une porte cochère, mais quand nous étions retournés voir, elle avait disparu. Moi, j’avais surtout vu la culotte de Victorine, la boulangère, qui nettoyait ses vitres sur une échelle. Comme j’étais le plus vieux, j’avais été chargé de mission pour interroger le dernier témoin. Mais elle n’avait rien pu me dire de plus et, en la quittant, je n’étais même plus certain d’avoir vu sa culotte ou de l’avoir imaginée…
Pendant encore deux journées entières, nous avons poursuivi les recherches sans jamais nous fatiguer, du petit matin jusqu’au coucher. Gilles a même réussi à se casser le bras en escaladant une grille alors que nous lui faisions la courte échelle.
Mais rien, ça n’a servi à rien. Nous avions finalement avoué la vérité à nos parents mais ils nous ont regardés d’un air triste et n’ont jamais pu nous dire s’ils avaient retrouvé le marchand de serpents.
Pépino, personne ne l’a jamais retrouvé non plus. Pendant plusieurs semaines, on a vu Victorine apporter le pain chez ses parents, et puis finalement, ils ont déménagé. Nous, nous avons continué à chercher et, maintenant encore, quand je passe dans le quartier de mon enfance, même si j’ai depuis longtemps compris que Pépino n’a jamais été avalé par un boa constrictor, j’observe encore chaque façade dans l’espoir de reconnaître l’endroit où il imaginait voir surgir son vendeur de serpents…

7 commentaires:

Valeriane a dit…

Merci pour cette jolie histoire...r

Bolcho a dit…

Comme quoi littérature et photographie font un sacré bon ménage. Il va être difficile de revoir cett photo célèbre sans penser à Pépino, le roi du lancer de pépins de raisin.
Jusqu'ici, il se contentait de courir sur son ombre, maintenant, grâce à toi, l'ombre est remontée jusqu'à son sourire qui se charge de tristesse.

Cedric a dit…

Tous ces prénoms qui forcément rappellent l'un ou l'autre souvenir
à liège on les appelle les "chicho"
ces pepino, toni
qui portent des pantalons à taille d'enfant
qui ont des fesses de rêve
et qui m'ont tant fait rêver
ahhh rien à voir, juste des nuages de souvenirs à l'évocation de ce prénom

Virginie a dit…

Rien ne vaut le pouvoir de l'évocation... ;o)

Marielle a dit…

Comme je te l'ai dit ailleurs, j'aime beaucoup le contraste entre l'aspect joyeux de la photo, ce sourire d'enfant, et le côté dramatique que tu insuffles au texte. C'est tendre et grave à la fois, j'aime bien!

Eireann yvon a dit…

Superbe histoire, et la bouille du môme ! ! ! !
Quand je pense qu’un jour(il y a longtemps), j’ai été ce garçon courant pour revenir des courses à la boulangerie du quartier.
Yvon

Merlin a dit…

J'ai adoré cette histoire. Merci